Les bases

Les humeurs à travers le monde

28 juin 2026 · 4 min de lecture

Une double page d'un manuscrit médical arabe, ses remèdes exposés en écriture noire aux titres rouges, issue de la tradition unani qui porta les quatre humeurs dans le monde islamique.
Une double page d'un manuscrit médical arabe, ses remèdes exposés en écriture noire aux titres rouges, issue de la tradition unani qui porta les quatre humeurs dans le monde islamique.

Bien des cultures ont expliqué le tempérament par des qualités élémentaires, mais les trois doshas de l'Ayurveda, le mizaj unani et les cinq phases chinoises sont de vrais systèmes différents, non des traductions des humeurs grecques.

Dans une clinique unani de Hyderabad, un hakim pose deux doigts sur le poignet d'un patient et lit le pouls un long moment avant d'écrire quoi que ce soit. Derrière lui, sur les étagères, des bocaux de verre remplis de plantes séchées, myrobolan, fenouil, séné, chacun étiqueté en ourdou. Il cherche, entre autres, à savoir si cette constitution penche vers le chaud ou le froid, l'humide ou le sec. Le mot qu'il emploierait pour cette constitution est mizaj. Le système dans lequel il travaille a environ mille ans, et son lointain aïeul est grec.

Une idée grecque et sa longue vie en Asie du Sud

Les quatre humeurs d'Hippocrate et de Galien, le sang, le phlegme, la bile jaune et la bile noire, ne sont pas restées en Méditerranée. Lorsque les textes médicaux grecs furent traduits en arabe à partir du neuvième siècle, le schéma humoral fut repris, discuté et élargi par des médecins qui écrivaient en arabe et en persan. Le résultat porte le nom de médecine unani, de Yunani, qui veut simplement dire grec. Son idée centrale est le mizaj, le tempérament propre à chacun, produit par l'équilibre des qualités.

Le médecin qui a donné à cette tradition sa forme la plus durable fut Ibn Sina, connu en Europe sous le nom d'Avicenne, qui vécut de 980 à 1037. Son Canon de la médecine a fait de la théorie humorale un manuel clinique utilisable, enseigné pendant des siècles dans le monde islamique comme en Europe. Ce qui rend l'unani singulier parmi les vieux systèmes médicaux, c'est qu'il n'est jamais devenu purement historique. C'est encore aujourd'hui une forme de médecine reconnue et pratiquée en Inde, au Pakistan et au Bangladesh, avec ses propres écoles et ses propres hôpitaux. Si vous voulez voir dans le détail comment un seul homme a fait passer les humeurs d'une langue à l'autre, lisez ce texte sur Avicenne.

L'Inde a compté jusqu'à trois, pas jusqu'à quatre

On est tenté de regarder l'Ayurveda et d'y voir le même tableau, mais les chiffres ne coïncident pas, et cette différence compte. La médecine ayurvédique classique, dont les textes fondateurs sont plus anciens qu'Avicenne, ne fonctionne pas avec quatre humeurs. Elle fonctionne avec trois doshas : vata, pitta et kapha. Ceux-ci reposent non pas sur quatre éléments mais sur cinq, les pancha mahabhuta, que l'on traduit d'ordinaire par terre, eau, feu, air et espace.

Chaque dosha est un couple. Vata est lié à l'air et à l'espace, pitta au feu et à l'eau, kapha à la terre et à l'eau. On comprend une personne à travers sa prakriti, la constitution innée, qui est un mélange particulier des trois. On sent bien l'air de famille avec le système grec, un tempérament inné lu à travers des qualités élémentaires, sans que les deux soient pour autant la même chose. Trois, ce n'est pas quatre auquel on aurait caché une part. C'est un autre compte, posé sur une autre physique.

La Chine a compté jusqu'à cinq

La médecine chinoise classique rompt de nouveau le schéma, et plus nettement. Elle ne classe pas du tout le corps par humeurs. Son idée directrice est le wu xing, les cinq phases, souvent rendues par bois, feu, terre, métal et eau. Ce sont moins des substances logées dans le corps que des phases du changement, chacune reliée à des organes, des saisons, des couleurs et des émotions, et chacune agissant sur les autres selon des cycles ordonnés d'engendrement et de contrôle.

C'est ici que la tentation de traduire est la plus forte et la plus trompeuse. Il n'existe aucun moyen propre d'aligner cinq phases sur quatre humeurs ou trois doshas. La logique est relationnelle plutôt que compositionnelle. Une phase se définit par ce qu'elle nourrit et ce qu'elle bride, non par une qualité qu'elle contiendrait. La forcer dans une grille humorale, c'est perdre justement ce qui la fait fonctionner.

Ce que ces systèmes ne partagent pas

Il vaut donc mieux le dire clairement. Ce ne sont pas quatre dialectes d'une même langue. Ils diffèrent de la manière la plus fondamentale qui soit, dans le nombre de parts qu'ils nomment : trois, quatre, cinq. Ils diffèrent par leurs éléments, quatre en Grèce, cinq en Inde, cinq encore en Chine mais tout autres. Ils diffèrent par leur logique, composition dans un cas, relation dans un autre.

Ce qui est intéressant n'est pas une vérité universelle cachée sous chacun d'eux. C'est que tant de cultures séparées aient tendu, indépendamment, vers la même sorte de réponse.

Rabattre l'un sur l'autre flatte notre désir d'unité et efface en douceur trois traditions au passage. Un colérique grec, chaud et sec, n'est pas une personne pitta ni une phase feu, si proches que les mots puissent sonner.

Pourquoi la même habitude revient toujours

Ce qu'ils partagent est plus étroit, et plus intéressant, qu'une doctrine commune. C'est une impulsion. Devant le fait tout simple que les gens diffèrent, posés ou vifs, chaleureux ou froids, et que corps et humeurs semblent bouger ensemble, beaucoup de cultures ont tendu vers la même forme d'explication : un petit jeu de qualités élémentaires, tenues dans un équilibre qui penche d'un côté chez chacun.

Cette récurrence en dit plus sur ceux qui expliquent que sur les humeurs elles-mêmes. Une courte liste paraît maniable. L'équilibre paraît juste. Les éléments paraissent concrets. La version grecque est celle que suit ce site, et si vous en voulez la logique interne exposée simplement, commencez par ce que sont les quatre tempéraments, ou passez le test et lisez votre résultat en sachant qu'il n'est qu'une vieille carte parmi plusieurs. La carte n'est pas le pays. Ce qui mérite d'être gardé, c'est la modeste observation qui court sous chacun d'eux : le tempérament est réel, il varie, et les hommes ont toujours voulu un langage pour le dire.

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